Editroll #29 – Janvier 2020 – L’année de toutes les luttes

Les fêtes sont terminées et nous allons désormais reprendre toutes nos activités. Le temps de digérer tous ces fruits de mer pas frais et cette abondance d’alcool et il faudra revenir à la réalité, celle où l’Internet est systématiquement menacé par différentes formes de censures. Un sujet important et qu’il l’est encore plus lorsque l’on évoque le travail du sexe.

Three wise monkeys

Lorsque j’ai découvert les possibilités du web en 1995, j’ai tout de suite compris qu’il s’agissait d’une véritable révolution sociétale qui se préparait. Si, à l’époque, cette nouvelle technologie ne passionnait qu’une poignée de barbus, de nombreuses communautés ont rapidement vu le jour au travers de ce nouveau moyen de communication. On se rassemblait autour de passions communes, on pouvait échanger avec des personnes qui nous ressemblaient réellement. Il aurait été difficile de ne pas être enthousiaste. Dédicace à mon conseiller d’orientation qui ne comprenait pas ce que je “voulais faire sur Internet”.

Plus de contenus, plus rapidement

Si le porno n’a pas attendu la démocratisation de l’Internet dans tous les foyers, c’est probablement avec l’arrivée de l’ADSL que les choses ont réellement commencé, au début des années 2000. Le streaming était balbutiant mais, très vite, des plateformes comme YouTube ou Dailymotion allaient devenir incontournables. On pouvait regarder des vidéos confortablement et c’est probablement là que tout a changé. Très vite, YouPorn est arrivé, comme un blague, pour devenir ensuite un des pionniers de ce qui allait devenir la norme.

Si au début du XXIè siècle, le web était un bordel sans nom, les ayants droits ont vite été réticents à cette nouvelle manière de consommer des médias. Il faut dire que rares étaient les entreprises de divertissement à avoir compris dès le début ce qui se jouait là. Il aura fallu passer par une période de piratage de masse alors qu’il n’y avait aucune offre légale sérieuse. On préférait intenter des procès et faire fermer des sites plutôt que de réfléchir à des modèles viables. 20 ans plus tard, l’offre s’est étoffée et on met plus simplement la main au portefeuille pour accéder à ses contenus. Finalement, la seule chose qui aura été efficace contre les contenus illégaux aura été de proposer des services sérieux et qui répondent enfin à la demande. On passera sur le gaspillage honteux que représente des institutions inutiles comme l’HADOPI qui donne toujours un arrière goût de vomi dans la bouche.

L’ère de l’industrialisation

La pornographie en ligne a profité de ces évolutions et les plateformes de streaming se sont adaptées en proposant des offres payantes donnant accès à des contenus encore plus qualitatifs que ce qu’il était possible de voir gratuitement. Aujourd’hui, l’industrie du X est encore un peu à la traîne et on voit encore des réticences quant à l’utilisation de ces nouveaux outils. Pourtant, à bien y regarder dans le mainstream, les plateformes de vidéos sont d’excellents moyens de communication pour les marques et les producteurs de contenus. Si le tout gratuit a montré ses limites, force est de constater que ces produits d’appel permettent d’attirer de nouvelles audiences vers ses propres services.

Bien entendu, cette industrialisation a aussi eu ses effets négatifs comme la production de masse de contenu où les travailleurs du sexe n’ont pas toujours été bien traité. Si le mouvement #MeToo a libéré la parole des femmes, les actrices ont aussi pu s’exprimer sur leurs conditions de travail. Une réelle avancée pour notre société mais le porno, ça n’est pas que ça. Après plus de 10 ans à écrire sur le sujet, je dois bien avouer que j’ai majoritairement rencontré des personnes épanouies par ce qu’elles faisaient. Beaucoup de femmes choisissent volontairement cette carrière et elles en sont très heureuses malgré le manque de respect pour cette profession.

Censure et infantilisation

Il faut bien avouer que le christianisme historique dans notre société a beaucoup fait pour rendre le sexe “honteux” ou “sale” dans l’inconscient collectif. Ajoutez à cela une pointe de puritanisme américain inhérent aux réseaux sociaux qui viennent du pays de l’oncle Sam et il n’en fallait pas moins pour que la censure pointe le bout de son nez avec toutes les dérives que cela a entraîné. La difficulté pour les communautés LGBT+ à s’exprimer en ligne sur leur sexualité, l’automatisation de la censure sexiste qui a fait de la nudité des femmes un “problème” et j’en passe. Aujourd’hui, il ne se passe pas un seul jour sans qu’un compte se fasse fermer parce que l’on a osé montrer un bout de peau ou parce que l’on a osé aborder le sujet de la sexualité.

La société change, la parole se libère mais dans le même temps on empêche certaines personnes de s’exprimer ou de pouvoir assumer complètement ses choix. Il y a bien entendu la question de l’accès à la pornographie par les mineurs mais j’ai le sentiment que l’on se cache derrière des verrous numériques pour éviter les vrais sujets comme l’éducation à la sexualité qui a fortement été rejetée, le rôle des parents qui ne semblent pas vouloir passer du temps pour accompagner leurs enfants sur Internet ou encore la remise en question de l’utilisation d’un smartphone connecté pour les mineurs. Selon moi, la pornographie est un “problème” relativement minime comparé à tous ce que peuvent affronter les plus jeunes sur la toile : les moqueries et le harcèlement.

Des outils de censure

Filtrer le web est souvent la solution préconisée. S’il est tout à fait possible d’utiliser les outils existants, le gouvernement a donné 6 mois aux opérateurs pour bloquer les sites adultes par défaut. Sur le papier, on se dit que ça peut être une bonne chose et que cela pourrait permettre aux parents de prendre conscience qu’il existe des choses qui permettent d’accompagner leurs enfants. Sur le papier seulement. L’histoire nous a appris que ce genre d’outils sont souvent utilisés de manière mal intentionnées. Sommes-nous en train de donner un bâton pour nous faire battre ? C’est le sentiment que j’ai et on le voit déjà sur la plupart des réseaux sociaux où certains sujets sensibles ne peuvent pas être abordés. Mettre la pornographie sous le tapis et faire comme si elle n’existait pas n’est pas une solution.

Imposer l’éducation sexuelle dans les écoles serait la solution la plus intelligente. Que cela plaise ou non, le problème n’a jamais été la pornographie. Croire que cela a une influence sur les comportements, c’est aussi se mettre le doigts dans l’œil jusqu’au coude. Par ailleurs, la seule étude sérieuse sur la question date de 2007 ce qui montre à quel point toutes les choses qui ont pu se dire sur le sujet n’étaient basées sur rien, si ce n’est une fausse morale issue de doctrines religieuses qui, je crois, sont très dangereuses. Au risque de vous surprendre, le sexe est une bonne chose. Reste à savoir si on veut enseigner des valeurs positives aux plus jeunes ou si on veut trouver un responsable qui ne l’est pas.

Éducation

Le sexisme est présent partout et aussi dans la pornographie. C’est un fait. En quoi ne plus pouvoir en discuter serait une solution ? Ces dernières années, nous avons passé beaucoup de temps à montrer qu’un autre porno était possible, qu’il existait et qu’il était très populaire. L’éducation ne concerne pas que les plus jeunes mais aussi les adultes qui doivent absolument prendre conscience de ce qu’ils consomment en matière de pornographie. Beaucoup de studios ne se remettent pas du tout en question et c’est très vrai en France. Le sexe c’est génial et il n’est pas normal de sentir mal à l’aise face à une vidéo produite à la chaîne.

Éduquer, c’est aussi apprendre aux gens à se renseigner sur ce qu’ils consomment et c’est vrai pour de très nombreux sujets à notre époque. Qui sont les personnes à l’écran ? Dans quelles conditions s’est passé le tournage ? Autant de questions qu’il faut systématiquement se poser avant de mater du porn. Le consentement et le respect sont des valeurs qui doivent exister dans la vie mais aussi dans la pornographie. Aujourd’hui, l’éducation passe par les sites porno. On en est là parce que l’on refuse de parler de sexualité pour des raisons faussement morales. La censure ou le filtrage n’y changera rien tant que l’on n’osera pas franchir le cap.

La jeunesse

La pornographie n’a que très peu d’impact sur les comportements, on le sait. Alors pourquoi s’obstiner à vouloir en faire le coupable idéal ? On s’amusait, non sans émotion, à se rappeler nos premiers émois sexuels, il y a quelques temps. Je crois que nous avons été très nombreux à avoir découvert la pornographie lors de notre adolescence. Est-ce que cela a fait de nous de plus mauvaises personnes ? Je ne le pense pas.

Dans ce débat, on a aussi oublié les principaux intéressés : les jeunes. Il y a quelques mois, nous avions pris le temps d’aller à leur rencontre, ce qui en était ressorti, c’est qu’ils étaient tout à fait capables de faire la part des choses. Ce que nous aurons surtout retenu, c’est que leur éducation se faisait sur Internet et c’est exactement là que se situe le problème. Il existe de nombreuses ressources sur la toile pour se documenter et de renseigner sur le sexe, s’ils utilisent cette alternative c’est bien parce qu’il y a un réel manque dans notre système éducatif.

2020 : la bagarre

Bien évidemment qu’il ne faut pas balancer la pornographie à la figure de tout le monde. Croire que l’on tombe “par hasard” sur une vidéo porno s’est se mentir. La seule chose traumatisante qui peut se produire, c’est la réaction que l’on peut avoir lorsqu’un ado s’intéresse à la question. Il faut en parler. On aimerait que les enfants jouent plus longtemps avec leurs jouets mais il faut aussi accepter qu’ils grandissent. Il est tout à fait naturel qu’ils s’intéressent à leur sexualité. Le filtrage du porno ne changera rien. Certes on limitera peut être son accès mais en aucun cas on ne corrigera les comportements issus d’une mauvaise éducation. On peut aussi évoquer le fait que les sites autour de l’éducation se feront également filtrer ce qui n’est pas forcément une bonne chose non plus.

Il est important de comprendre les enjeux de ce qui se trame ici. Si le filtrage par défaut ne m’inquiète pas plus que ça, ce sont les dérives que cela va forcément entraîner. Internet est un organisme vivant et il trouvera une manière de s’adapter malgré ce filtrage. Le fait est que laisser un mineur livré à lui-même sur le web est erreur. Si on ne veut pas se remettre en question sur ce sujet et si l’on pense qu’un simple filtre va régler le problème de fond, on est pas sorti de l’auberge. Toujours est-il qu’il est essentiel de se demander qu’elles pourront être les répercutions de cette forme de censure qui pourrait ne pas avoir que des effets bénéfiques.

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