Editroll #35 – Juillet 2020 – Le porno a-t-il quelque chose à dire ?

Dans les années 70, la pornographie voulait être un cinéma à part entière. Diffusé dans les salles obscures, des longs-métrages comme “Emmanuelle” nous racontait des histoires et le sexe était la cerise sur le gateau. Cinq décennies plus tard, l’industrie du X a bien changé mais a-t-elle encore des choses à dire ?

LGBTQ

Industrialisation

Voilà un peu plus d’une dizaine d’années que les tubes ont pris le contrôle de la majorité du marché de la pornographie. Si beaucoup d’acteurs de l’industrie n’ont pas su prendre le train en marche, le streaming était, de toute façon, l’évolution logique de la consommation de vidéos en ligne. Si la transition s’est faite dans la douleur et s’il y a beaucoup à dire sur ces plateformes qui ont construit leur popularité sur le piratage, le fait est que c’est le mode de distribution qui allait devenir la norme. Calquant son modèle sur YouTube, la course aux clics et aux vues est devenu le nouveau cheval de bataille des studios. Un phénomène entraînant, de fait, un porno calibré pour attirer les curieux.

Bien qu’il existe des studios encore capables de faire des longs-métrages “avec une histoire”, il faut bien avouer que c’est devenu une sorte de marché de niche qui n’attire qu’une poignée de nostalgiques d’une époque révolue. Des films qui ne racontent plus grand chose et s’évertuent à créer des situations pour offrir à ce qui se rapproche du gonzo finalement. Ce format gonzo étant devenu une certaine norme, on se concentre désormais sur l’essentiel pour capter l’attention. C’est assez vrai pour les studios US qui se sont fait une spécialité du genre. La véritable question qui se pose ici, c’est probablement l’intérêt de ces vidéos qui se contentent d’être fonctionnelles et masturbatoires.

Des alternatives

Du côté du porno féministe et alternatif, si on aime aussi à proposer des gonzos, il y a tout de même une certaine forme artistique que l’on retrouve assez peu dans le mainstream. Un art qui ne repose pas seulement sur la forme mais aussi sur le fond. La pornographie est née d’une certaine idée de la liberté sexuelle. Les films diffusés dans les années 70, justement, ont usé de cet argument jusqu’à la moëlle influençant même le cinéma traditionnel avec des choses assez peu reluisantes comme ce que proposait Max Pécas. On avait le droit de montrer la nudité et c’était une manière d’afficher sa liberté bien que, dans le fond, ça n’était qu’une excuse pour montrer des femmes nues et attirer les clampins.

La véritable chose que l’on peut reprocher à ce porno mainstream, c’est qu’il n’a plus rien à dire. C’est d’ailleurs très vrai dans le pro-am qui ne se contente que de montrer deux personnes qui baisent. On pourrait se dire que ce genre ne propose que ce que les gens attendent mais est-ce que cela ne participe pas, d’une certaine manière, à tirer l’industrie vers le bas ? A un moment où la pornographie est montrée du doigt et que le gouvernement a pris cette décision bancale de censurer les sites adultes, on se demande s’il ne serait pas pertinent de remettre en question la manière de fabriquer le porno et le message que peut véhiculer ces images. Même si l’influence sur les viewers reste négligeable, c’est aussi une manière de rendre ce média plus utile.

Un message ne dénature pas les images

Basiquement, dans un gonzo, la femme écarte les jambes et l’homme besogne sa partenaire. On sait pourtant qu’il y a un avant et un après. Le studio Kink, par exemple, qui propose des contenus très hardcore et BDSM, sait prendre le temps à la fin d’une scène pour interviewer les performers sur leur expérience. Ca n’est pas grand chose mais cela ajoute un peu de contexte et leur manière de communiquer avec leur fameuse “consent list” tente de montrer que le porno ne se fait pas n’importe comment. Même si on peut estimer que ça n’est que de la com’, le message est pourtant bien présent et ça n’enlève rien à l’intensité de leur porno de niche.

C’est l’une des choses les plus appréciable dans le porno indé, quelques lignes de dialogues suffisent parfois à mettre en place un contexte et un consentement. Des détails qui ne changent pas grand chose au porno qui est proposé ensuite mais qui permet de donner du sens aux vidéos et de faire passer certains messages importants. S’il ne s’agit pas forcément de présenter le sexe de manière réaliste, l’avant et l’après se doit de l’être. Par ailleurs, C’est ce que propose le porno amateur qui fleurit sur les tubes depuis quelques années. Des couples qui s’aiment et qui partagent leur intimité. Si dans ce cas, il y a rarement des messages explicites, implicitement on montre tout de même une forme de la sexualité plus réaliste. C’est sûrement ce que ce porn propose de mieux.

Représentations

Depuis que les femmes sont passées derrière la caméra, le regard a quelque peu changé sur le sexe à l’écran. L’industrie étant en crise depuis longtemps maintenant, on peut aussi s’interroger sur le fait que certaines sexualités ne soient pas représentées. Si l’homosexualité et la bisexualité des femmes soit communément acceptées dans le porno et dans notre société, celles des hommes est encore plus ou moins taboue. Le Tag Parfait revenait d’ailleurs sur cette question dans un article très intéressant. Le moment n’a jamais été aussi opportun pour tenter de gratter quelques parts de marché et toucher la cible des femmes et de la communauté LGBT+ est tout à fait pertinent dans le contexte actuel. Si j’ai une vision un peu pragmatique du sujet, c’est aussi une formidable opportunité de mettre en avant toutes les sexualités.

Aujourd’hui, il faut se tourner vers le porno de niche pour trouver des contenus bi ou queer. Les studios qui proposent se porn savent capter ces audiences en se spécialisant et ça fonctionne plutôt bien. Bien que je sois hétéro cis, je ne vous cacherais pas que certaines scènes me font tout de même leur petit effet. J’imagine que certaines situations peuvent tout à fait être excitantes même si elle ne représentent pas forcément nos attirances. En tout cas, c’est une manière intéressante d’explorer sa propre sexualité.

La représentation des corps est, elle aussi, assez normées. Bien que l’on commence à voir ici et là des femmes qui n’ont pas forcément la taille mannequin dans le mainstream, le fait est que la girl next door n’est pas toujours fit et c’est sûrement pour cette raison que bon nombre de modèles qui ne rentre pas dans cette norme connaissent un très bon succès. L’amateur et le porno indé savent mettre en avant ces différents physiques plus proche du réel. Une chose qui n’empêche pas ce porn d’être tout aussi excitant qu’un autre. Le message ici, c’est que quelque soit la corpulence d’une personne, le désir peut tout à fait être là.

La liberté, c’est aussi ouvrir sa gueule

Evidemment, la pornographie n’est qu’un divertissement parmi tant d’autres. On peut se dire qu’il n’existe que pour satisfaire une petite envie passagère mais n’est-ce pas là aussi un véritable endroit pour afficher les sexualités, montrer les corps tels qu’ils sont ? Et si la seule arme du porn contre les abolitionnistes était les messages positifs qu’il peut véhiculer ? Je pense sincèrement qu’il y a un vrai travail à faire sur ce point et particulièrement dans les productions mainstream. Les belles images ne suffisent pas à en faire un art à part entière, il se doit de raconter des choses et de montrer que le sexe est une bonne chose.

Se défendre contre la censure quand on a rien à dire est un non-sens selon moi. Le sexe fait partie des plus cadeaux de la vie et la pornographie se doit de le montrer de manière intelligente et ne pas se contenter de produire des scènes à la chaîne. Donner du sens à ce que l’on fait est essentiel et montrer que tous les corps et toutes les sexualités existent est indispensable dans notre société. La liberté, ça n’est pas seulement pouvoir être nu, c’est aussi savoir ce que l’on veut faire de cette nudité.

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